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Homélies catholiques de la Martinique
les homélies d'un prêtre catholique en paroisse, ayant prêché de nombreuses retraites en foyer de charité

Homélie 14° dimanche du Temps Ordinaire Année B - Jésus fait toujours scandale

dominicanus #Année B (2011 - 2012)

 

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Jésus vient d’'entraîner les Douze et les autres disciples dans une virée apostolique sur le lac et ses environs. C'’est le prototype de tout séminaire et le modèle de toute école d’'évangélisation, en paroles et en actes (cf. homélie de dimanche dernier). Toujours accompagné de ses disciples, il revient à Nazareth. C'’était devenu rare. Il avait installé son QG à Capharnaüm, et non pas à Nazareth (Mt 4, 13 ; cf. Mc 2, 1). Ce choix ne manquera pas de susciter des problèmes de jalousie (Lc 4, 23). Ou serait-ce plutôt la jalousie de ses compatriotes, fac-similé de la jalousie du démon, qui aura dicté à Jésus son choix ? L'’un n’empêche pas l’'autre. En tout cas, Jésus citera le proverbe (qui ne s’'applique donc pas seulement à lui) : " Un prophète n’'est méprisé que dans son pays, sa famille et sa propre maison. " v. 4)

À Nazareth, Jésus retrouve sa famille, le monde de son enfance, de son adolescence, de sa jeunesse et de sa vie professionnelle jusqu'’à l'’âge de trente ans. Il ne change rien à ses habitudes. Le jour du sabbat, il se rend à la synagogue, tout comme à Capharnaüm et ailleurs (Mc 1, 21 ; 3, 1). La deuxième lecture de l’'office de la synagogue, le jour du sabbat, est toujours prise dans un livre prophétique de l'’Écriture. Un assistant pouvait se présenter comme volontaire, non seulement pour la proclamer, mais aussi pour la commenter. Jésus ne se fait pas prier.

Quelle est la réaction de l'’auditoire ? S. Marc, ainsi que S. Matthieu dans le passage parallèle, emploient successivement trois termes qui dénotent une évolution significative. D'’abord, les auditeurs sont " frappés d’étonnement ". En créole, on dirait : " Yo sézi. " À l’'origine de ce " saisissement ", il y a un trouble : " D’'où cela lui vient-il ? " Remarquons de nouveau ici l'’insistance sur le couplage : paroles-actes ( " cette sagesse qui lui a été donnée " – " ces grands miracles qui se réalisent par se mains " ).

Dans un deuxième temps, l’'étonnement fera place au scandale : " Et ils étaient profondément choqués (= scandalisés) à cause de lui. " Le scandale, c’'est, au sens littéral, la pierre qui fait trébucher et tomber (cf. Lv 19, 14). Au sens figuré dans la Bible, le scandale, c'’est tout ce qui peut faire " perdre " la foi (par exemple : la souffrance et le mal) ou entraîner au péché (comme un mauvais exemple donné par les grands aux petits).

En fait, au lieu de dire " perdre " la foi, il faudrait dire : " tomber " dans l'’incrédulité. On ne perd pas la foi comme on perd son trousseau de clés ! Quand on met un obstacle sur la route d’un aveugle, il tombera à coup sûr, il sera " scandalisé " au sens littéral. Ce n'’est pas de sa faute. Dans ce sens, c’'est celui qui scandalise, celui qui fait tomber, qui commet un péché. Mais la cause et la responsabilité de la " chute " peuvent aussi venir de celui qui tombe, s'’il n’a pas l’'excuse de la cécité. Quelqu'’un peut " se laisser tomber " devant la première difficulté venue, en refusant la lumière qui lui est offerte (ou comme un joueur de football, pour que l’'arbitre siffle un penalty, pardon : un tir de réparation…).

Enfin, le troisième terme employé par S. Marc, celui qui traduit l’'issue de l’'évolution, c'’est précisément l'’absence de foi, l’'incrédulité. C’'est ce dont Jésus sera scandalisé, mais sans se laisser arrêter dans sa progression : " Alors il parcourait les villages d’'alentour en enseignant. "

  Alors à qui la faute ? À Jésus, ou à ses " nombreux auditeurs " ? Jésus est bien " la pierre d’'achoppement " C'’est la prophétie de Syméon qui, dans le temple, s'’adresse aux parents de Jésus. Eux aussi " s'’étonnaient de ce qu’'on disait de lui, mais " Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : ‘ Vois, ton fils qui est là provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël ‘ " (Lc 2, 34 ).

Si ses auditeurs trébuchent sur lui, c’'est qu'’ils sont aveugles. Alors, Jésus, en condamnant ceux qui scandalisent les petits, se condamne-t-il lui-même ? Bien sûr que non. Ici, on pourrait citer un autre proverbe : " Il n’'y a point de pire sourd (aveugle) que celui qui ne veut pas entendre (voir). " Les auditeurs ont tout ce qu'’il faut pour être éclairé et pour ne pas tomber, ou pour se relever : tout ce temps que Jésus a vécu avec eux à Nazareth, la lecture du livre des prophètes qui venait de leur être faite, l’'enseignement de Jésus qu'’ils venaient d’'entendre, les signes qu'’il a accomplis " de ses mains " … Si ses compatriotes ne " voient " pas (ne croient pas) la divinité de Jésus en même temps que son humanité, c’'est qu'’ils sont aveuglés par l’'orgueil. C'’est pourquoi ils sont incapables de surmonter l’'obstacle que constitue le paradoxe de la sagesse des paroles et la puissance des miracles de Jésus, en qui ils ne voient que " le charpentier, le fils de Marie " . La filiation humaine exclut pour eux la filiation divine.

Autrement dit, l’'obstacle, le scandale, se trouve, non pas en Jésus, mais dans leur orgueil. L’'orgueilleux ne peut pas (ne veut pas) concevoir la Sagesse de Dieu qui " s'’abaisse " jusqu'’à parler par une bouche humaine. Il ne peut pas (ou ne veut pas) non plus concevoir la puissance de Dieu s’'exercer par des mains humaines. Par contre, pour celui qui est humble de cœoeur comme Jésus lui-même, tout s’'éclaire précisément là où les autres tombent.

" L’'amour seul est digne de foi " (von Balthasar).

Or, le propre de l’'amour est justement de s'’abaisser. Cela ne veut pas dire que tout devient toujours évident tout de suite.

Prenons rapidement deux exemples : S. Jean-Baptiste et S. Paul. Jean, un des " frères " de Jésus, le plus grand des prophètes, et à ce double titre, lui aussi, témoin privilégié de l’'abaissement de Dieu. Il avait rendu témoignage à Jésus en disant : " Voici venir derrière moi celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de me courber à ses pieds pur défaire la courroie de ses sandales. Moi je vous ai baptisés dans l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. " (Mc 1, 7-8) Mais après son arrestation, alors qu'’il se trouve en prison, il envoie ses disciples demander à Jésus : " Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? " Il y a bien en lui un combat, le combat de la foi.

Pour S. Paul aussi, il y aura un combat. Il avait eu des visions et des révélations " exceptionnelles " ; il avait " entendu des paroles inexprimables, qu'’on n’a pas le droit de redire " . Le combat, c’est la fameuse écharde dans la chair. Là non plus, on ne connaît pas la nature exacte de cette " écharde " . On ne sait pas si cette écharde a fait couler beaucoup de sang, mais, en tout cas, elle a fait couler beaucoup d’'encre. La majorité des commentateurs pensent qu’il doit s'’agir d’'une maladie (cf. Ga 4, 14-15) Certains pensent à une épilepsie, puisque S. Paul parle d’'un " envoyé de Satan " et que l’'épilepsie était considérée dans l’'Antiquité comme une possession diabolique. D'’autres pensent à une crise de dépression. Quelqu’'un qui avait interrogé Marthe Robin sur le sujet me disait qu’'elle avait répondu : " S. Paul était un homme, et il avait la tentation d’un homme… "

Quoi qu'’il en soit, la foi est rarement un fleuve tranquille. Je note seulement que le combat de la foi existe, et que, tôt ou tard, sous une forme ou une autre, il est le lot de tout croyant. Jean et Paul ont bien trébuché sur la pierre d'’achoppement, mais le Seigneur les a relevés, et ils ont progressé dans leur foi. Le Seigneur a répondu à Jean : " Allez rapporter à Jean ce que vous entendez (paroles) et voyez (gestes de puissance) : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. " Et il ajoute : " Heureux celui qui ne tombera pas (qui ne sera pas scandalisé) à cause de moi ! " (Mt 11, 2-6) C'’est une béatitude !

En fait, les paroles de Jésus sont au conditionnel (J. Dupont) : " Heureux celui qui ne serait pas scandalisé ", comme pour nous suggérer que cela est loin d’'être une fatalité. Saint Marc exprime cette nuance par l’observation : " (Jésus) s’'étonna de leur manque de foi. " Tout comme l'’orgueil ne peut comprendre l'’humilité, l'’humilité est incapable de comprendre l’'orgueil…. À Paul, qui le prie d’'écarter de lui cet envoyé de Satan, le Seigneur répondra : " Ma grâce te suffit : ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. "

  Dans les deux réponses de Jésus se retrouvent les deux éléments : la puissance et la faiblesse, ou mieux : la puissance dans la faiblesse. Or, ces deux éléments, pris ensemble, sont justement ce qui caractérise, selon S. Paul, Jésus de Nazareth : " il a été crucifié à cause de sa faiblesse, mais il est vivant à cause de la puissance de Dieu " (2 Co, 13, 4). Parce qu'’il est le fils de Marie, il est faible ; parce qu'’il est le Fils de Dieu, il est puissant. Et c’'est la même personne qui est faible et puissante. " Heureux celui qui ne serait pas scandalisé ! "

Puisque nous sommes dans les proverbes, en voici un en créole de la Martinique : " Fok ou mété difé an pay pou’w tann langaj kritjet. " (Il faut mettre le feu à la paille pour connaître le cri du criquet). Il a fallu le feu pour faire aboutir le cri de foi de Jean-Baptiste : " Lui, il faut qu'il grandisse ; et moi, que je diminue. " (Jn 3, 30 ) Il a fallu le feu pour que nous puissions entendre cri de la foi de S. Paul : " Je n’'hésiterai pas à mettre mon orgueil dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ habite en moi. " (2 Co 12, 9)

" Ainsi seront dévoilées les pensées secrètes d’un grand nombre. " (Lc 2, 35)

Nous, croyants du début du troisième millénaire, que devons-nous retenir surtout de tout ceci ? " Celui qui veut croire au Christ est obligé de devenir son contemporain dans l’abaissement " , écrit Kierkegaard. Ce qui met le feu à la paille de notre foi, c’'est le scandale de l’'Incarnation du Verbe (selon S. Jean). Ce scandale ne nous est pas épargné. Même si nous sommes plus habitués à l’'entendre dans l’'abstrait, dans le concret, c’'est autre chose : il est toujours vrai que quand Jésus vient parmi les siens, que les siens ne le reçoivent pas. Mais à tous ceux qui le reçoivent et qui croient en lui, il leur est donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (cf. Jn 1, 11-12).

Ce qui met le feu à la paille de notre foi, c’'est aussi le scandale de la croix (selon S. Paul). Ce scandale ne nous est pas épargné non plus ; et il demeure toujours vrai que le Christ crucifié est scandale pour les croyants d'’aujourd’hui, folie pour les non-croyants. Mais pour ceux qui sont appelés, c’'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu (cf. 1 Co 1, 22-24). " Jésus Christ, hier et aujourd'hui, est le même, il l'est pour l'éternité " (He 13, 8). C'’est toujours le même feu, le même scandale : " Cent, trois cents, ou mille huit cents ans ne lui ajoutent ou ne lui retirent rien ; ils ne le changent pas, ni ne révèlent qui il était, parce que seule la foi peut manifester qui il est. " (Kierkegaard)

Seul ce double scandale peut faire entendre au monde d’'aujourd’'hui le cri de la foi. Nous sommes contemporains du Christ par le mystère de l’'Église, par les sacrements. Nous sommes scandalisés, moi autant que vous, par le pouvoir que Dieu donne aux hommes de dire : " Tes péchés sont pardonnés " (cf. Mt 9, 2-3). Nous sommes scandalisés, moi comme vous, par le pouvoir que Dieu donne aux hommes de dire : " Prenez et mangez en tous : ceci est mon Corps, livré pour vous. " (Mc 14, 22-24 ; cf. Jn 6, 60-62) Nous sommes scandalisés par la prédication de l’'Église, qui comme celle de S. Paul est puissance de Dieu et sagesse de Dieu (1 Co 1, 23-24).

Si le feu de ce scandale, sous sa forme " contemporaine ", nous heurte, ce n’'est pas pour que nous nous taisions, ou pour qu’'après avoir vu ou lu le " Da Vinci Code " nous perdions notre temps dans des doutes stériles. Oui, Jésus est toujours étonné de notre manque de foi, aujourd’hui autant que jadis ! C'’est pour nous faire proclamer le cri de la foi, à temps et à contretemps (cf. 2 Tm 4, 2).

" Soumettez-vous donc vous-mêmes à l'épreuve, écrit S. Paul pour savoir si vous êtes dans la foi, vérifiez votre propre authenticité. Mais peut-être ne reconnaissez-vous pas que le Christ Jésus est en vous (après l'’Ascension) : alors votre foi n'est pas authentique. " Et il poursuit : " Ce que nous demandons dans notre prière, c'est que vous avanciez vers la perfection. " (2 Co 13, 5.9)

Quant à Jésus, loin de se laisser décourager, " il parcourait les villages d'’alentour en enseignant. " Faire comme les " nombreux auditeurs de la synagogue de Nazareth, ou faire comme les disciples de Jésus : à nous de choisir aujourd’'hui… Suivons-le, et avançons nous aussi vers la perfection. AMEN !

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