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Homélies catholiques de la Martinique
les homélies d'un prêtre catholique en paroisse, ayant prêché de nombreuses retraites en foyer de charité

Homélie 33° dimanche du Temps Ordinaire C : Prophètes de malheur et faux prophètes (Lc 21, 5-19)

dominicanus #Année C (2006 - 2007)

Lectures du 33° dimanche du temps ordinaire C

33-T.O.C.2007v.jpg    Les paroles de l'Évangile que nous venons d'entendre ne sont pas pour nous rassurer : tremblements de terre, épidémies, faits terrifiants ... On portera la main sur vous ..., on vous jettera en prison ... Vous serez livrés même par vos parents (il y a des enfants dans notre assemblée) ... Vous serez détestés de tous ...

    Ne comptez pas sur moi pour vous dire qu'il ne faut pas prendre ces prophéties au pied de la lettre, que c'est une manière de parler, que cela ne risque pas de vous arriver à vous, que de toute façon ça ne peut pas être ça, puisque "Évangile", ça veut dire : "bonne nouvelle". Dans son premier livre sur Jésus de Nazareth, Benoît XVI écrit à ce propos :

Récemment le mot Évangile a été traduit par l'expression "bonne Nouvelle". Elle sonne bien à l'oreille, mais reste très en deçà de la dimension qu'a le mot "Évangile". Ce terme renvoie au langage des empereurs romains qui se considéraient comme les maîtres du monde, ses sauveurs et ses rédempteurs. Les messages de l'empereur portaient le nom d'"évangiles", indépendamment du fait que leur contenu soit particulièrement joyeux et agréable. L'idée sous-jacente était que ce qui émane de l'empereur est un message salvifique, non pas une simple nouvelle, mais une transformation du monde allant dans le sens du bien.

    "Transformation du monde", oui, mais transformation comme accouchement, c'est-à-dire, dans la douleur. On ne chantera donc pas, comme Gérard Melet en 1964 : "Bleu, bleu, le ciel est bleu".

Des faits terrifiants surviendront, et de grands signes dans le ciel.

    N'en déplaise donc à certains, je vous le dis encore une fois : ne comptez pas sur moi pour vous rassurer à bon compte. Je ne le ferai pas !  ... Quitte à être taxé de trouble-fête, comme Noé, et Loth à Sodome. Remarquez que ces paroles, au moment où Jésus les prononce, arrivent comme un cheveu sur la soupe. Saint Luc, en effet nous en donne le contexte :

Certains disciples de Jésus parlaient du Temple (que voilà une conversation pieuse !), admirant la beauté des pierres et les dons des fidèles.

    Aujourd'hui, en pareille situation, plus d'un responsable de la pastorale dirait : "Il y a des raisons d'espérer : les églises sont bien entretenues, et les collectes des messes rapportent plus d'argent que jamais." Le ciel est bleu, et l'avenir en rose, quoi ! Et c'est alors que Jésus dit :

Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n'en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit.

    Cette prophétie-là ne nous ébranle pas beaucoup, nous ; beaucoup moins, en tout cas, que celles que je viens d'évoquer au début. Nous n'imaginons pas l'effet que cela a dû produire sur des Juifs. Le Temple était pour eux le centre du monde, le coeur de leur vie. Si le Temple s'écroule, leur vie s'anéantit. Alors qu'eux se remontaient le moral, envisageaient l'avenir avec un optimisme croissant, Jésus apparaît sur la scène comme un "prophète de malheur".

Aujourd'hui, pour un évêque ou un prêtre, être accusé d'être "prophète de malheur" constitue la suprême injure, une tare qu'il faut éviter ... comme la peste. On est loin de la Bible ! L'expression "prophète de malheur" a une histoire qui n'est pas biblique du tout.  Pour la Bible, le grand danger, c'est d'être, non pas un prophète de malheur, mais un faux prophète.

    Le cardinal Biffi, archevêque de Bologne de 1984 à 2003, vient de publier, à la veille de ses 80 ans, une imposante auto-biographie intitulée : "Memorie e digressioni di un italiano cardinale [Mémoires et digressions d’un italien cardinal]".  Dans la préface, le cardinal Biffi reprend ces mots de saint Ambroise, grand évêque de Milan au IVe siècle, son "père et maître" bien aimé :
Pour un évêque, il n’y a rien de plus risqué devant Dieu et de plus honteux devant les hommes que de ne pas proclamer librement sa propre pensée.

    Selon lui, un évêque est grand lorsqu’il gouverne l’Église par
la chaleur et la certitude de la foi, par des initiatives et des œuvres concrètes, par la capacité de répondre aux attentes de l’époque, non par des concessions et du conformisme mais en puisant dans le patrimoine inaliénable de la vérité.

    Voici ce qu'il écrit à propos du pape Jean XXIII (p. 177-179) :
Le pape Jean XXIII est mort le jour de la Pentecôte, le 3 juin 1963. Moi aussi, je l’ai regretté, car j’éprouvais pour lui une sympathie irrésistible. J’étais séduit par ses gestes "hors des rites" et je me réjouissais de ses mots souvent surprenants et de ses remarques improvisées.

Il n’y avait que quelques phrases qui me laissaient perplexe. C’étaient justement celles qui conquéraient les âmes plus facilement que les autres, car elles apparaissaient conformes aux aspirations instinctives des hommes.

Il y avait par exemple, son jugement réprobateur concernant les "prophètes de malheur".

L’expression était devenue populaire et l’est restée. C’est bien naturel : les gens n’aiment pas les rabat-joie ; ils préfèrent ceux qui promettent des lendemains qu chantent à ceux qui expriment des craintes et des réserves. Moi aussi, j’admirais là le courage et l’élan que manifestait, dans les dernières années de sa vie, ce "jeune" successeur de Pierre.

Mais je me souviens d’avoir été saisi presque immédiatement par un sentiment de perplexité. Au cours de l’histoire de la Révélation, ceux qui ont annoncé des châtiments et des catastrophes ont généralement été les vrais prophètes, comme par exemple Isaïe (chapitre 24), Jérémie (chapitre 4) et Ezéchiel (chapitres 4-11).

Jésus lui-même devrait, d’après ce que l’on lit au chapitre 24 de l’Évangile selon saint Matthieu, figurer parmi les "prophètes de malheur" : les succès futurs et les joies à venir qu’il annonce ne concernent pas en général l’existence ici-bas mais la "vie éternelle" et le "Royaume des Cieux".

Dans la Bible, ce sont plutôt les faux prophètes qui proclament habituellement l’imminence d’heures tranquilles et rassurantes (voir le chapitre 13 du Livre d’Ezéchiel).

La phrase de Jean XXIII s’explique par ce qu’il ressentait à ce moment-là, mais elle ne doit pas être prise comme une vérité absolue. Au contraire, il est bon d’écouter aussi ceux qui ont des raisons d’alerter leurs frères, en les préparant à d’éventuelles épreuves, et ceux qui jugent utiles les invitations à la prudence et à la vigilance.

    Le danger des faux prophètes est d'autant plus grand de nos jours que nous vivons dans une culture dite "démocratique".

    Puisque nous parlons de chansons et de lendemains qui chantent, prenons l'exemple du chant liturgique. Depuis Vatican II, tous les textes officiels sur la musique liturgique demandent qu'on accorde au chant grégorien la première place dans le répertoire liturgique (voir Sacrosanctum Concilium, Sacramentum Caritatis, et la Présentation générale du missel romain, éd. 2002).

    Sous la plume de quelqu'un qui s'y connaît, je lisais ceci :
Il y a des paroisses où le chant grégorien est progressivement abandonné ; il y en a d'autres où on réapprend à le chanter. Les catholiques français n'arrivent pas à se mettre d'accord sur la place qui revient au grégorien dans la liturgie. Plusieurs fois, j'ai vu des vieux prêtres me dire (à moi, un jeune !) que le grégorien était bon pour les vieux et que les jeunes n'en voulaient pas. Pour ma part, il faudrait me faire subir un lavage de cerveau pour me faire croire que le grégorien n'est pas la meilleure musique liturgique qu'on puisse trouver chez les catholiques. J'ai commencé à étudier la musique à l'âge de six ans.  Ensuite, j'ai appris le piano et l'orgue. En tant qu'organiste, j'ai l'expérience de l'accompagnement liturgique. Enfin - ce qui est le plus important - je connais la plupart des chefs-d'oeuvre de la musique sacrée depuis le début du XIIIè siècle, de Pérotin le Grand à Jean-Louis Florentz, en passant par Ockeghem, Josquin, Tallis, Byrd, Palestrina, Victoria, Monteverdi, Bach, etc., et au XXè siècle, Caplet, Jolivet, Poulenc, Rachmaninov, Bloch, Zemlinsky, Martin, Messiaen, Duruflé.

    À cette situation paradoxale, l'auteur de ces lignes trouve la raison suivante :
Les sociologues et les philosophes disent que dans une culture démocratique, beaucoup de comportements s'expliquent par la peur de l'opinion. Cette loi se vérifie dans le domaine de la liturgie, où est obsédé par le souci de plaire aux fidèles.
On ne voit pas assez que depuis une quarantaine d'années, la nullité esthétique de nos liturgies a largement contribué à vider nos églises. Demandons aux fidèles d'une paroisse s'il faut chanter du grégorien. La plupart répondront peut-être qu'il faut abandonner les vieilles traditions.

    Saint Augustin, lui aussi, mettait en garde contre les faux prophètes :
Lorsque les pasteurs craignent de blesser ceux à qui ils parlent, non seulement ils ne les préparent pas aux tentations qui les menacent, mais encore ils leur promettent le bonheur de ce monde, que le Seigneur n'a pas promis au monde. Le Seigneur a promis au monde que peines sur peines lui adviendraient, et tu veux être un chrétien épargné par ces peines ? Parce que tu es chrétien, tu souffriras davantage en ce monde.

En effet, l'Apôtre nous dit : Tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ Jésus seront persécutés. Maintenant, si tu préfères le pasteur qui cherche tes intérêts et non ceux de Jésus Christ, (alors qu'il dira: Tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ Jésus seront persécutés), toi, tu dis : "Si tu vis avec piété dans le Christ Jésus, tu seras comblé de tous les biens. Et si tu n'as pas d'enfants, tu adopteras et tu élèveras tous ceux que tu voudras, et personne ne mourra chez toi". C'est comme cela que tu construis ? Regarde ce que tu fais, où tu places ta maison. Ce que tu bâtis est posé sur le sable. Les pluies vont venir, le fleuve va déborder, le vent va souffler, ils vont battre cette maison, elle tombera et son écroulement sera complet.

Abandonne le sable, construis sur la pierre, sur le Christ, puisque tu veux être chrétien. Considère les souffrances imméritées du Christ, considère-le, lui qui, sans aucun péché, restitue ce qu'il n'a pas volé ; considère l'Écriture qui dit de lui :  Il châtie tout homme qu'il reçoit pour son fils. Il faut se préparer à être châtié, ou bien ne pas chercher à être reçu.

    Combien de pasteurs qui, par lâcheté, s'abstiennent de parler, s'ils prévoient que cela va susciter des vagues et leur créer des ennuis. Les exemples abondent, malheureusement. Prenons, dans l'actualité, celui du Téléthon. Quand nos évêques oseront-ils clairement et collégialement prendre postion pour dire à leurs ouailles : ne donnez pas d'argent au Téléthon ? Mgr. Raffin, évêque de Metz, vient de le faire, après quelques autres.

Si quelqu’un recherche par son enseignement autre chose que l’intérêt du peuple, c’est un faux prophète,
disait saint Thomas d'Aquin, lui aussi, dans un sermon.
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